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Comprendre > Histoire > Observatoire de Paris XV

Urbain-Jean-Joseph Le Verrier



Arago est mort le 2 octobre 1853. Un décret impérial du 31 janvier 1854 nomme Le Verrier, déjà célèbre, comme directeur de l'observatoire impérial de Paris, ce qui met fin à la direction collégiale assumée depuis 1795 par le Bureau des longitudes. 



Le successeur d'Arago


Urbain-Jean-Joseph Le Verrier était né à Saint-Lô le 11 mars 1811. Il travaillait au laboratoire de chimie de Gay-Lussac lorsque, aspirant au poste de répétiteur de chimie de l'École polytechnique (d'où il était issu), il dut accepter celui de répétitcur de «géodésie, astronomie et machines». Il se consacra désormais à la mécanique céleste, avec assez de bonheur pour que l'Académie des sciences lui ouvre ses portes en janvier 1846, à la place laissée vacante par le décès de Cassini IV

Moins d'un an auparavant, Arago lui avait «représenté» que le désaccord des positions de la planète Uranus «imposait à chaque astronome de concourir, autant qu'il était en lui, à en éclaircir quelque point». Traitant le problème inverse de celui des perturbations Le Verrier publiait, le 31 août 1846, les éléments de l'orbite d'une planète hypothétique supposée produire sur Uranus l'effet observé 1. L'astronome berlinois Galle observait l'objet prédit le 23 septembre 1846, jour même où il avait reçu de Le Verrier une lettre précisant la position de cet objet. 

La découverte eut le retentissement que l'on sait : par la façon dont elle fut obtenue, elle constitue un fait marquant de l'histoire des sciences. Le gouvernement de Louis-Philippe, soucieux de bénéficier de la popularité de son auteur, demanda à celui-ci un plan pour la recherche astronomique. Le plan fut déposé en février 1847 ; il décrit assez précisément le propre plan de travail de Le Verrier, qui d'ailleurs sera effectivement mené à bien en trois décennies, et il suppose presque explicitement que son auteur se trouve placé à la tête de l'Observatoire !

Cette ambition ne sera d'abord pas satisfaite, d'autant qu'Arago devient membre du gouvemement provisoire en 1848... Le Verrier s'étant rallié avec zèle au Second Empire, ayant été nommé sénateur dès le 26 janvier 1852, il fera naturellement partie de la commission officielle qui, à la mort d'Arago, va se pencher sur les problèmes du Bureau des longitudes et de son Observatoire. La proposition de séparer les deux organismes est entérinée par le décret du 30 janvier 1854, qui fixe en outre l'organisation de l'Observatoire de Paris ; le lendemain Le Verrier en est enfin nommé directeur, avec les pouvoirs étendus qu'il souhaitait. 

1 Un jeune mathématicien britannique, J.C. Adams (1819-1892) avait fait un calcul analogue, moins précis mais qui aurait suffi à faire découvrir la planète si les astronomes de Cambridge avaient été plus diligents dans l'analyse de leurs observations. 



La «dictature»


 Le rapport que le nouveau directeur établit en 1855 est prometteur. S'il fait un tableau un peu sombre de l'état des instruments de l'Observatoire, il envisage l'augmentation de la précision des mesures de l'heure, la diffusion de celle-ci par télégraphe, des déterminations de longitude, des études de météorologie, toutes choses qu'il réalisera. Il se penche sur les conditions de vie du personnel : «... si l'on considère qu'il s'agit d'hommes à qui l'on demande le sacrifice de tout leur temps, d'hommes de talent qui, dans d'autres carrières se feraient sans difficulté une brillante position, on restera convaincu, comme nous, que la situation qui leur est faite est par trop mesquine...» ; il obtiendra les augmentations de traitement qu'il demande. 


Mais bientôt les bonnes dispositions que Le Verrier manifeste envers le personnel de l'Observatoire seront démenties par ses actes; son caractère autoritaire et ses façons hautaines lui aliènent en effet la sympathie des astronomes. C'est ainsi qu'il déclare, en séance de l'Institut : «On ne doit pas livrer à la publicité les noms des aides-astronomes qui font des découvertes, dont tout le mérite revient exclusivement au directeur sous les ordres duquel ils sont placés. Du reste, ces jeunes astronomes reçoivent une gratification et une médaille pour chaque découverte. » Les vexations continuelles, les suspensions arbitraires de traitement, le renvoi d'astronomes installés par Arago, comme Mathieu et Laugier, finissent par attirer l'attention du gouvemement. Une commission est désignée pour enquêter, elle est évidemment violemment contestée par Le Verrier. La polémique gagne la place publique puisque, en mars 1868, le joumal Le Temps publie deux articles sur «l'Observatoire sous Le Verrier» auxquels Le Verrier répond par des lettres au journal. 

En janvier 1870 quatorze astronomes de l'Observatoire démissionnent collectivement, espérant obliger le nouveau ministère libéral d'Émile Olivier à agir, mais Le Verrier contre-attaque en interpellant son propre ministre au Sénat ! La mesure est comble : dès le dépôt de la demande d'interpellation, et avant celle-ci, Le Verrier est relevé de ses fonctions de directeur de l'Observatoire par un décret du 6 février 1870. Il est remplacé un mois plus tard. 



L'interrègne : Delaunay


Épilogue


Au début de 1873, Le Verrier est rétabli dans ses fonctions, en même temps qu'un décret "relatif à l'organisation générale des observatoires astronomiques" vise à prévenir le retour des incidents passés. Le Verrier est malade, ses ennemis sont morts et c'est paisiblement qu'il peut achever les Tables de Satume et la théorie de Neptune avant de mourir à son tour le 23 septembre 1877, jour anniversaire de la découverte de Neptune. 

L'oeuvre de Le Verrier est avant tout constituée par ce travail mathématique considérable qu'a été l'élaboration de théories cohérentes pour les mouvements des planètes ; pendant plus d'un siècle ces théories ont servi de base au calcul des Tables, publiées annuellement, des positions du Soleil et des planètes. 

Le seul désaccord irréductible que Le Verrier relève dans la comparaison entre l'observation et les orbites calculées est un résidu de 38" pour le mouvement séculaire du périhélie de Mercure. C'est précisément ce résidu, confirmé et à peine modifié, qui va fournir un demi-siècle plus tard la première preuve matérielle de la théorie de la relativité générale. Cela, et la découverte de Neptune, situe la qualité des travaux de Le Verrier. 

Son action à l'Observatoire est loin d'être négligeable. Il a fait procéder à la réduction des observations antérieures, palliant ainsi une carence certaine des directions précédentes. Il a créé les Annales de l'Observatoire de Paris, dont il a publié quatorze volumes de Mémoires et vingt-trois d'Observations. Il a organisé sérieusement les observations méridiennes, et doté l'établissement d'un grand cercle méridien en 1863. Mais, ne voyant pas d'intérêt à d'autre recherche que la sienne, il prétendait réduire le personnel à un rôle d'exécutant, au détriment du rendement scientifique; et, dans les conflits, la bonne foi n'était pas son souci majeur... 

Paradoxalement, il aura pourtant réussi dans un domaine où la coopération est de règle, celui de la météorologie. Si les observatoires ont de tout temps constitué des stations météorologiques locales, la centralisation et la diffusion des informations en France, par télégraphe, est due à son initiative2 et à son action : bulletin quotidien (pression atmosphérique, température, direction du vent) en 1858, service des avenissements aux ports (prévisions) en 1863, télégrammes spéciaux en cas de tempête, extension du réseau à l'étranger, réseau d'observation des orages, etc. 

L'organisation qu'il a mise sur pied sera reprise dès sa mort par un Bureau central national, indépendant de l'Observatoire et ancêtre direct de la Météorologie nationale créée en 1945. 

2 lnitiative consécutive aux travaux météorologiques que E. Liais (1826- l900) avait menés à l'Observatoire de Paris de 1854 à 1856. 




Crédit : Suzanne Débarbat, S. Grillot, J. Lévy/observatoire de Paris